En 2012, Brian Armstrong, qui est alors ingénieur chez Airbnb, crée Coinbase pour simplifier l’accès à Bitcoin et faciliter les paiements internationaux. Quatorze ans plus tard, son entreprise est cotée au Nasdaq et conserve une grande partie des réserves des ETF Bitcoin. Cette trajectoire résume à elle seule la transformation de toute une industrie.
Lorsque j’ai commencé à travailler sur la blockchain il y a une dizaine d’années, personne n’imaginait que les plateformes d’échange crypto deviendraient un jour des alternatives crédibles aux infrastructures de marché. Elles permettaient alors essentiellement d’acheter et de vendre des crypto-actifs. Leur terrain de jeu semblait assez limité : Bitcoin, Ethereum et quelques milliers d’autres cryptos.
Aujourd’hui, les leaders de la crypto ambitionnent de devenir les principaux points d’accès aux marchés financiers.
En quelques mois, Binance lance le trading d’actions américaines et coréennes, Bybit propose des contrats perpétuels sur des actions, des matières premières et SpaceX, Coinbase renforce ses services institutionnels, tandis que Kraken construit méthodiquement une infrastructure bancaire réglementée.
À partir de quand cesse-t-on de parler de plateforme d’échange crypto pour parler de Bourse mondiale ?
Cette évolution est loin d’être anodine. Elle résulte de la convergence de trois phénomènes.
Le premier est économique. Les revenus fondés uniquement sur les commissions de trading des crypto-actifs montrent leurs limites. Les plateformes cherchent naturellement de nouveaux relais de croissance. Pour certains, l’interdiction du paiement pour flux d’ordres, qui constituait une source substantielle de revenus pour beaucoup de plateformes de courtage en ligne oblige à revoir leur modèle opérationnel, notamment la gestion des ordres et le trading engine.
Le deuxième est concurrentiel. L’essor d’Hyperliquid démontre que la liquidité on-chain ne se limite plus aux seuls crypto-actifs. Selon une analyse de Tiger Research basée sur les données publiques, 23 des 30 contrats perpétuels les plus échangés sur Hyperliquid portent désormais sur des actions ou des matières premières. Les infrastructures conçues pour la crypto accueillent désormais des actifs financiers traditionnels.
Enfin, l’environnement réglementaire évolue. Aux États-Unis, un cadre plus favorable permet aux plateformes d’obtenir les licences nécessaires pour proposer des services financiers.
Mais la véritable rupture est ailleurs.
Pendant que le secteur débattait de la blockchain, des smart contracts ou de la tokenisation, les plateformes crypto construisaient un avantage bien plus difficile à reproduire : un réseau de distribution mondial de produits financiers.
Les plateformes crypto sont les héritières de vingt ans de culture digitale portée par Amazon, Alibaba, Google ou AirBnB : obsession du client, excellence produit, exploitation de la donnée et capacité à déployer rapidement des services à l’échelle mondiale.
La blockchain est un catalyseur de cette transformation. Elle n’en constitue pas, à elle seule, la proposition de valeur. De la même façon, la tokenisation des actifs n’est pas une fin en soi. Elle constitue un moyen d’améliorer la circulation des actifs et du capital entre investisseurs, émetteurs et intermédiaires.
Le véritable enjeu dépasse désormais les crypto-actifs et même la technologie. Ce qui se joue, c’est le contrôle de l’accès aux marchés financiers. Les plateformes crypto deviennent progressivement des plateformes financières multi-actifs, de véritables “supermarchés” de la finance mondiale.
A l’instar d’Amazon devenu l’entrée naturelle vers le commerce en ligne, elles ambitionnent de devenir l’entrée naturelle vers les marchés financiers. Par ailleurs, leur maîtrise des réseaux sociaux, des communautés et des partenariats sportifs leur permet d’élargir la base des investisseurs bien au-delà des investisseurs traditionnellement adressées par les banques.
La bataille ne porte plus sur l’émission des produits financiers, mais sur leur distribution. Et dans l’économie numérique, celui qui maîtrise la distribution finit souvent par redessiner toute la chaîne de valeur.
Pour les banques, les gestionnaires d’actifs et les infrastructures de marché, l’enjeu n’est plus uniquement d’adopter la technologie mais de savoir qui détiendra demain la relation avec l’investisseur et quels seront les impacts.
Une démocratisation et une mondialisation massive de l’accès aux marchés de capitaux se prépare actuellement. Ce qu’il faut anticiper et imaginer ce sont les impacts à moyen et long terme d’une telle transformation.
Catherine Philippe, Senior Advisor
Smart Technologie, Conseil en transformation numérique des services financiers

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